LES SAUMONS DU GAVE D’OLORON

ET LE CHANGEMENT DES ÉTATS DE RÉFÉRENCE….

 

Le changement des états de référence est une notion inventée en 1995 par des océanographes américains (en anglais « Shifting baselines ») qui se réfère au fait que nous ne pouvons avoir conscience des changements qui se produisent dans notre environnement si nous n’avons pas de points de repères précis dans le passé.

Cette notion est de plus en plus utilisée par les biologistes anglo-saxons, qui veulent par exemple, étayer le déclin drastique actuel des populations d’éléphants africains ou de lions, voire des insectes en Europe et bien évidemment des stocks de poissons dans les océans.

C’est Daniel Pauly célèbre océanographe, spécialiste des pêcheries à l’échelon mondial, qui le premier a montré que parmi les nouvelles générations, y compris de scientifiques, beaucoup de personnes, pensent que le monde d’aujourd’hui est à peu de choses près tel qu’il a toujours été. Ne pas être conscient de comment était le monde auparavant, nous fait regarder la nature à travers un prisme déformé. Nous faisons l’erreur de croire que le monde est dans un état stable alors que nous sommes en train de le pousser hors de ses limites et que par des réactions en chaine incontrôlées, tout risque de s’écrouler. De cette façon, de fortes baisses des écosystèmes ou des espèces sur de longues périodes de temps ont été, et sont, masqués. Il y a une perte de la perception du changement qui se produit lorsque chaque génération redéfinit ce qui est «normal ou naturel». Si nous voulons, nous dit Pauly, comprendre l’état actuel des stocks de poissons dans les océans, et essayer de les redynamiser, nous devons nous référer au passé et à l’historique des pêcheries mondiales.

Si nous voulons sauver du déclin, voire de l’extinction, les saumons du gave d’Oloron, il nous faut nous aussi, utiliser cette notion de changement des états de référence. Même si ces toutes dernières années, il se serait pris à la ligne quelques saumons pesant autour de dix kilos, même si tous les ans les filets des professionnels de l’Adour capturent quelques poissons de plus de dix kilos, la très grande majorité des poissons capturés, tant par les filets qu’à la ligne, pèsent entre 5 et 6 kg, pour ceux pris entre mars et fin mai et entre 2 et 4 kg de juin à fin juillet. Nous sommes loin ici, des états de référence, d’il y a seulement un demi-siècle.

Evidemment comme les jeunes et moins jeunes générations de pêcheurs à la ligne, comme aux filets d’ailleurs, n’ont pas connu la pêche avant disons 1970 (année qui nous le verrons a marqué un coup d’arrêt pour les remontées de saumons en Béarn), les pêcheurs d’aujourd’hui même si pour certains ils fréquentent cette rivière depuis un quart de siècle, ignorent ce qu’était la souche des saumons béarnais. Mais beaucoup plus grave, les gestionnaires et les scientifiques des organismes en charge, tels que l’Onema ou surtout le Migado (Association Migrateurs Adour Garonne), analysent les situations de restauration et de gestion de la ressource avec une base décalée, biaisée même, puisque leurs références sur l’abondance passée et le poids moyen entre autres données, remontent au mieux à il y a une trentaine d’années, au début de leur carrière de chercheurs. Il aurait fallu, qu’ils remontent (et pour les chercheurs et gestionnaires, il est navrant et même grave d’un point de vue scientifique, qu’il ne l’ait pas fait), à au moins encore trente ans en arrière, quand les populations de saumons et surtout leurs souches génétiques , étaient une vraie référence.

Et pourtant dès ses débuts, au cours des années vingt, la Pêche sportive, voire professionnelle (qui n’en était pas moins sportive d’ailleurs) du saumon à la ligne sur le Gave d’Oloron, a été accompagné par les photographes. Des milliers de prises ont été immortalisées avec leurs heureux vainqueurs par les photographes des gros bourgs des bords du gave qui entre les mariages et les communions, photographiaient les saumons. A partir des années cinquante, de nombreux pêcheurs (surtout « touristes ») prenaient à coups de pellicules noir et blanc, puis couleur, leurs prises ou celles des autres…Et puis comme les saumons très tôt, ont fait l’objet (pas seulement sur le Gave d’ailleurs, mais également sur l’Allier, en Bretagne et en Normandie) de concours de Pêche, notamment celui organisé par la revue « La Pêche Indépendante », qui tous les mois de la fin des années vingt au début des années soixante, répertoriait et classait les plus grosses prises rivière par rivière, il est assez facile au vu des ces classements de connaître précisément les poids records mais également moyens des saumons selon les bassins.

Si l’on se réfère à ces photos (souvent légendées avec le poids précis des poissons) et à ces classements, on se rend compte que du mois de janvier (date de l’ouverture avant-guerre) à mars, le poids moyen des saumons d’hiver sur le gave était de plus de 11kg, avec de nombreux poissons tous les ans pesant 12, 13, 14 voire 16 kg…Quelques records ont même été enregistrés autour de 20 kg, et compte tenu du matériel rudimentaire utilisé avant guerre (le nylon n’existait pas), ne doutons pas que la plupart de ces gros poissons ferrés étaient perdus après de longues minutes, voire longues heures de bagarre. Du début avril à juin, le poids moyen (toujours d’après l’analyse des classements et des photos) se situait entre 9 et 10 kg, et ce n’est qu’à partir du début juillet et jusqu’en septembre que la moyenne baissait avec les montées de madeleinaux ou saumons d’été pesant entre 5 et 6 kg…Mais attention, en juillet-aout, montaient encore des gros poissons de 8 à 10 kg…Pour m’en référer à ma modeste petite expérience personnelle, mon premier saumon à la mouche, pris au bac d’Aren le 10 juillet 1968 pesait 9,380 kg et il était tout blanc…Ce poisson m’a d’ailleurs permis de terminer 3 ème du Championnat du Monde de Navarrenx, auquel je m ‘étais inscrit pour la seule manche de juillet. L’année suivante en juillet 69, j’en pris deux pesant respectivement 7 kg 700 et 8 kg 800, dont le premier était là encore très fraichement remonté…et mon frère Gérard, ne fut pas en reste avec un saumon de 9 kg 200, là encore tout blanc, pris le 14 juillet de cette même année.

Pour avoir passionnément et beaucoup pêché le gave de 1967 à 1973 (vacancesde Pâques et tous les mois de juillet), je ne me souviens pas avoir vu ou entendu parler de saumons de moins de six kilos à l’époque…Ce n’est qu’à partir de 1975 avec des alevinages massifs de tacons ou de smolts en provenance d’Ecosse (Poly river et Thurso), qu’on a vu dans le Gave des poissons de 2 ou 3 kg en juin juillet…Comme au cours de la décade 1970/1980 les remontées de grands saumons d’origine, étaient au plus bas (certainement suite à la découverte et à la pêche industrielle en 1969/70 sur la zone d’engraissement marine à l’Ouest du Groenland), ces petits saumons écossais (mâles pour la plupart comme presque toujours les grilses) et qui eux ne vont pas au Groenland, se faisaient concurrence pour féconder sur les frayères, les rares grandes femelles autochtones…D’où, déjà à l’époque, certainement, un début « d’abâtardissement » des souches. Mais la génétique balbutiait il y a un demi-siècle et personne ne s’en souciait, surtout chez les poissons.

S’il fallait au-delà des photos une autre preuve que la souche de grands saumons du gave d’Oloron, équivalait certainement celle des saumons norvégiens quant à leur poids moyen, j’ai retrouvé dans un cahier d’écolier, des notes que j’avais prises en 1975 alors que jeune assistant vétérinaire à l’Ecole d’Alfort, l’ingénieur en chef des Eaux et Forêts Brunet, de la délégation du CSP de Toulouse (dont dépendait la sous-délégation de Pau) avait demandé au Ministère de l’Agriculture, mon détachement de l’enseignement, pour établir le pré-rapport sur la situation du saumon sur les gaves et les nives. J’avais en effet soutenu en 1973 ma thèse vétérinaire sur le saumon atlantique et comme mon salaire d’assistant était maintenu et que je préférais et de loin m’occuper de saumons plutôt que de chiens ou de chats, je me suis retrouvé de mars à septembre 1975, ingénieur vacataire du CSP, avec mise à disposition d’un garde-chef qui me servait de chauffeur, pour aller rencontrer toutes les parties prenantes, sur le bassin de l’Adour. Le président de la fédération de Pêche des Basses Pyrénées (devenus atlantiques depuis) Jean Delarue était lui-même pêcheur de saumons et me facilita quelques contacts « officiels » : DDA, INRA, CNEXO, EDF, etc…

Mais ce qui m’intéressait beaucoup plus que les discours « administratifs », déjà bien « langues de bois », des nombreux responsables à un titre ou un autre de la ressource ou de la gestion de l’eau dans le département (et celui limitrophe des Landes), était d’interroger les vieux pêcheurs que je connaissais déjà, comme Pourrut, Vicento, Laffargue, les frères Terren, et quelques autres, et également de rencontrer sur les gaves réunis quelques pêcheurs aux engins.

Pour en revenir à mes notes et notamment au poids moyen des saumons capturés entre 1945 et 1960, je retrouve les mentions que, et Raymond Pourrut et Vicento ont par deux fois, tous les deux, capturés six saumons dans une journée. Pour Raymond ce fut une fois en avril avec six poissons pour soixante kilos tout ronds capturés au devon et la deuxième fois en juillet à la mouche, avec six poissons pour cinquante quatre kilos. Quant à Vicento, les deux fois ce fut en juillet, à la mouche (il n’était pas surnommé pour rien, le roi de la mouche) pour cinquante quatre et cinquante huit kilos… Ces poids étaient consignés dans les cahiers de captures de Raymond Pourrut, que j’ai eu en mains, où tous les poissons étaient pesés précisément avant d’être soit emballés pour être expédiés en train quelquefois jusqu’à Paris, soit vendus sur place. Et comme Raymond faisait équipe (pêche dite à la sociale) avec ce « poutain de Vicento » comme il l’appelait affectueusement, les poissons de l’Espagnol passaient tous par le Bar des Sports pour y être pesés et vendus par Raymond. En avril donc poids moyen 10 kg et en juillet 9 kg et presque 10 kg de nouveau pour Vicento…Il n’y avait pas de place pour les grilses dans la rivière à l’époque…

J’avais également rencontré en 1975 et interrogé, au bord des Gaves réunis, à Urt, le représentant des pêcheurs aux engins et comme je m’étonnais que ses filets (en coton et en lin à l’époque) avaient l’air de sécher depuis longtemps sur une barrière en bois au bord de l’ancien chemin de halage, il m’avait confirmé que lui et la vingtaine d’autres adjudicataires des lots de pêche, étaient en chômage forcé depuis déjà deux ou trois ans, car le peu de saumons qui remontaient depuis 1971, ne valaient pas la peine de mouiller, la plupart du temps, ni les grands filets droits ni les grandes sennes à tourniquet du Bec des Gaves. Heureusement m’avait-il dit que nous avons le maïs, le maraichage et les troupeaux de blondes d’Aquitaine pour vivre…Depuis trois ou quatre ans, si nous attendions après les remontées de saumons, nous serions morts de faim.

A l’époque les filets en lin ou en coton, coûtaient très chers et devaient être entretenus. Par eau « fine »  à partir de juin, les saumons les voyaient et savaient les éviter, par eaux fortes et mâchées de début de saison, il fallait toujours compter avec des branches, voire des arbres qui les abimaient et nécessitaient du ravaudage. Au cours de cet entretien, il m’avait confirmé que lui et ses collègues auraient été ravis d’être dédommagés du rachat de leurs filets en se basant sur les prises moyennes déclarées des dix dernières années. Et comme un certain pourcentage, pour ne pas dire un pourcentage certain de saumons, n’étaient pas déclarés à la capitainerie de Bayonne, il n’aurait pas fallu payer très cher en 1975 le rachat des filets du Gave.

Et c’est, bien évidemment, ce que j’avais préconisé dans mon pré-rapport au CSP. Mais comme toujours avec l’administration, les choses ne peuvent aller vite et mon rapport comme bien d’autres avant et après lui, a dû finir sur une étagère du bureau toulousain de l’ingénieur en chef, qui m’avait débauché sept mois de l’enseignement vétérinaire pour se donner bonne conscience…

Si je m’en réfère toujours à mes notes de 1975, la dernière année « correcte » sur le gave a été 1967, où il s’était pris à la ligne autour de mille saumons. Raymond Pourrut en avait pris sept au mois de juillet et trente cinq dans sa saison…A partir de 1969 et surtout 1970, les captures tant à la ligne qu’aux filets se sont effondrées (moins d’une centaine de captures à la ligne en 1974 et 1975). Effondrement essentiellement dû nous l’avons dit, à la découverte à la fin des années soixante de la zone d’engraissement marine dans le détroit de Davis, au large du Groenland, où et cela a été confirmé depuis, les grands saumons de la souche gave passaient deux à trois années et finissaient pour grand nombre d’entre eux dans les filets dérivants des pêcheurs industriels danois. Le Groënland à l’époque appartenait au Danemark et il fallut une campagne de boycott des produits danois et notamment de la bière Carlsberg, menée par les Américains et les Canadiens, dont les saumons se nourrissaient également dans le détroit de Davis, pour faire cesser le pillage sur cette zone d’engraissement.

Mais pour le gave, le mal était fait et la souche de grands saumons très impactée.

                                                                                                                                                                 Pierre Affre

Photo de 1935