Masseys : une situation devenue intolérable ! août 2017

 

La libre circulation piscicole est une exigence permanente, que ce soit pour la migration anadrome (montaison vers l’amont) ou catadrome (dévalaison vers l’aval), qui peuvent se produire à différents stades du cycle de vie des poissons migrateurs.

Le propriétaire – privé ou public – de tout type d’ouvrage placé en travers d’une rivière classée grands migrateurs est tenu d’installer à ses frais un (et parfois plusieurs) systèmes de franchissement efficaces et contrôlables en toutes saisons.

Il engage ainsi pleinement sa responsabilité.

Les articles L432-6 et L 214-17 du Code de l’Environnement en faveur de la libre circulation des migrateurs (montaison et dévalaison) ne créent pas une obligation de moyens mais de résultat.

En arrivant à Navarrenx, les saumons se trouvent devant l’un des deux obstacles majeurs – avec Sorde – placés sur leur parcours dans le gave d’Oloron : le barrage Masseys.

Des travaux, qui ont été entrepris de 2008 à 2009, ont abouti à la configuration actuelle de l’installation en termes de continuité écologique. Ce barrage devrait, au regard de la loi, être parfaitement transparent – dans l’espace et dans le temps – et ceci pour toutes les espèces présentes sur cet axe migratoire, de même que pour certains déplacements holobiotiques d’espèces dites sédentaires. Or, il ne l’est pas, loin de là. Des dysfonctionnements d’utilisation et de maintenance sont apparus et ont été constatés depuis le tout début de la mise en service de cette structure, en particulier au pied même de l’obstacle. Ces phénomènes provoquent des retards, des blessures et une fatigue qui entraînent forcément des modifications physiologiques et comportementales chez les migrateurs – quels qu’ils soient – nuisant à leur état général et à leurs capacités de reproduction.

Ces phénomènes seront le principal sujet abordé ici, car ils sont la conséquence directe de graves et récurrents problèmes d’accès et de franchissement.

Par conséquent, il est urgent d’analyser finement ces problèmes, avec pour corollaire des réponses claires et des solutions efficaces à court terme, afin d’engager toutes les modifications nécessaires et pérennes pour que l’obstacle ne soit plus un frein dangereux à la migration des espèces amphihalines, en particulier le saumon, aujourd’hui quasiment en voie de disparition compte tenu de l’état relictuel de la cohorte – cette année encore – sur le gave d’Oloron.

Le saumon, espèce emblématique particulièrement fragile, est à protéger absolument de tous aléas placés sur son chemin d’autant que les objectifs initiaux de l’aménagement du barrage Masseys ne sont que très partiellement atteints ?

« Le temps presse pour ne pas que le saumon disparaisse ! »

I – Des problèmes d’exploitation et de maintenance.

a) Une passe à poissons bien conçue et fonctionnelle…

Dans sa philosophie d’origine et sa conception : aider les poissons migrateurs au franchissement du barrage Masseys et, parallèlement, produire de l’énergie électrique ; la passe à poissons actuelle peut être considérée comme particulièrement efficace si son potentiel est utilisé comme il convient. Cette passe compense un dénivelé d’environ 4,00 m entre les plans aval et amont : elle est constituée de 15 bassins successifs de (+/-) 3,90 m de longueur sur 2,50 m de large communiquant entre eux par des fentes verticales de 0,45 m de large et 2,00 m de haut.

La différence de niveau du radier principal (sa chute entre chaque bassin) est de 25 cm afin de dissiper l’énergie et les flux de façon régulière de l’amont vers l’aval, facilitant ainsi le passage des poissons migrateurs et aussi de toutes les espèces présentes sur le site.

Ce type de passe fonctionne sans problème à la satisfaction générale de tous les utilisateurs et responsables piscicoles, ceci dans de nombreux pays de par le Monde. Elle est équipée de deux entrées principales d’une largeur de 1,50 m situées à l’aval de l’ouvrage, de part et d’autre du canal de fuite de la turbine. Elles ont pour objet d’attirer les migrateurs dans la passe par l’apport d’un débit préférentiel constant, calculé très précisément et adapté aux capacités de nage de tous les migrateurs présents. Sur chacune des entrées, le débit et la hauteur de la chute (entre 25 et 50 cm au plus) peuvent être régulés au coup par coup à l’aide de vannes télescopiques asservies et motorisées, ceci en rapport étroit avec le débit souvent fluctuant du gave. Ce modèle à double entrée encadrant la sortie de la turbine a largement fait ses preuves car il favorise l’accès et le franchissement des poissons de toutes espèces face à des écoulements laminaires confortables, a contrario de ceux qui seraient produits par des ralentisseurs suractifs par exemple. L’implantation de l’ensemble turbine/système de franchissement, en rive gauche, dans l’angle le plus en amont du barrage Masseys est très satisfaisante. La conception et le dimensionnement de la passe sont ce qui se fait de mieux en la matière. A condition d’être gérés convenablement, il s’agit là d’un système particulièrement performant.

b)mais des dérives inadmissibles au niveau de l’exploitation avec des conséquences graves.

En effet, ce qui devrait fonctionner convenablement, est remis en question par une exploitation défaillante :

Apparemment, le moteur des vannes asservies ne fonctionnerait pas ; de ce fait, le pouvoir d’attrait préférentiel recherché que devrait induire une régulation « très pointue » de la chute d’entrée est quasiment nul. Selon le débit du gave, et donc son niveau aval, la situation peut alors devenir catastrophique voire même contre-performante.

L’entrée située à gauche de la sortie de la turbine (vue depuis l’aval) ne délivre aucun débit d’appel préférentiel, et semble quasiment fermée en permanence. Dès lors, tout débit d’attrait réparti également sur les deux entrées (postulat du projet) est remis en cause.

– Bien plus grave encore : en amont, un canal surplombant l’entrée d’eau de la turbine sert d’exutoire pour les objets flottants de petite taille transportés par le gave (feuilles, brindilles, etc.). Il se termine par une goulotte métallique inclinée à bords vifs qui se jette au-delà du parement aval de l’usine, provoquant une chute verticale de plusieurs mètres. Ce dispositif est identifié à tort comme étant un canal de « défeuillage-dévalaison (*) ». Les saumons arrivant de l’aval, sont attirés par le jet plongeant de la chute et ne trouvant pas les entrées, tentent d’abord des sauts d’approche assez nombreux puis des sauts de franchissement très rarement couronnés de succès.

Cette chute verticale est distante par endroits de plus d’un mètre du parement vertical de la passe, par conséquent un très grand nombre de poissons (truites et saumons), emportés par leur élan la traversent et se fracassent violemment contre le parement aval en béton de la passe ou du barrage lui-même, ou contre les bords acérés de la goulotte métallique. C’est le principal point noir de cette passe et il est impératif d’en finir au plus tôt. Pourquoi ? Parce que leurs incessantes tentatives et leurs échecs se soldent par des blessures légères au mieux, graves ou très graves, voire létales au pire.

Des dizaines de documents prouvent que les sauts répétés dans cette chute inutile leurs causent des dommages irréparables. Les efforts répétitifs des saumons ont pour effet, de provoquer du stress et une fatigue anormale qui peut nuire à leurs capacités de reproduction. Certains, à bout de forces, se laissent emporter par les courants vers les fosses situées en aval – parfois sur plusieurs kilomètres, c’est fréquent – et essaient de se refaire une santé avant de remonter vers le barrage… Mais, malheureusement, ils sont attendus par des « pêcheurs », notamment au pool Masseys et à son aval et là, ils sont confrontés à une pêche intensive et parfois même, il faut bien le dire, à un braconnage plus que séculaire. D’autres, moins chanceux, meurent sur place et sont emportés par les courants vers des fosses profondes à l’aval et disparaissent puisque par nature ils coulent et, comme certains le disent “se cachent pour mourir”. Pour eux c’est le terminus d’un grand voyage aller-retour de plus de 12.000 km. Cette espèce mérite mieux et surtout notre respect… De nombreux documents filmés et photographiés au fil de cette année – et des précédentes – en témoignent abondamment.

A noter pour info : les deux anciennes passes à poissons devenues obsolètes, devaient dans le projet final être arasées dans le droit fil du barrage afin de mieux guider les migrateurs vers la nouvelle passe (ce qui n’a jamais été fait) ajoutant un point de blocage supplémentaire lié à un fort engravement aval visible par eaux basses. Paroles, paroles !

c) Des solutions simples pour les saumons adultes en migration.

– Remettre en fonction très rapidement les deux entrées de la passe à poissons, tel que prévu dans le schéma initial de fonctionnement ;

– Rendre définitivement opérationnelles les vannes d’entrée aval dans la passe ;

– Stopper l’écoulement de l’eau par le canal à tort appelé défeuillage “dévalaison”, qui attire, blesse et tue des saumons adultes en grand nombre et que les smolts en aucun cas n’empruntent, jusqu’à faire la preuve évidente du contraire.

– Installer un batardeau mobile au point le plus amont de ce canal qui aura pour effet d’en bloquer totalement le débit en période de migrations (qui s’étale sur la quasi-totalité de l’année). Celui-ci pourra être ouvert (ou manuellement ou automatiquement) uniquement lorsque le peigne de nettoyage des grilles est utilisé pour évacuer des objets flottants, puis refermé immédiatement en fin de manœuvre.

– Complémentairement, une drome pourrait être installée en amont immédiat de la passe pour compléter le dispositif afin de repousser, en période de crue, les plus importants embâcles vers le canal de dégravement.

II – Problème de dévalaison des smolts à l’usine aval.

a) Un « déversoir » obsolète, inadapté et dangereux.

Le déversoir pour les smolts, situé en aval rive gauche, très proche des grilles de défeuillage de l’ancienne usine, est devenu obsolète et présente de grands dangers pour la survie des juvéniles ; ce qui semble ne pas avoir été pensé lors de son implantation et pris en compte dans un réel souci de protection. D’autre part, la typologie des lieux montre que le courant principal ; situé en rive droite dans la zone profonde, est emprunté naturellement et massivement par les smolts attirés vers l’usine aval et qui se trouve être leur lieu de passage privilégié depuis des lustres, précisément à l’endroit le plus éloigné du “mal-nommé” canal de dévalaison.

Dès lors, les smolts – qui ne sont pas programmés génétiquement à ce stade de leur vie pour remonter les courants à contre-sens – cherchent une issue dans le périmètre autour de l’usine aval et, finalement, le trouvant facilement sont entraînés vers la goulotte métallique de dévalaison située en rive gauche.

En empruntant cet exutoire dangereux ils sont violemment projetés plusieurs mètres plus bas (4 m environ) sur des rochers, des galets voire même des embâcles et des débris métalliques à peine recouverts de quelques centimètres d’eau, qui provoqueront ainsi des traumatismes conséquents.

b) Une nouvelle solution de confort pour la dévalaison des smolts.

Sur la question de la dévalaison, une simple étude prenant en compte sérieusement le fait que l’immense majorité des jeunes saumons passent – qu’on le veuille ou non –au point le plus aval de l’obstacle principal (notamment l’ancienne usine électrique) que constituent ce barrage et ses attributs dans leur entier. Ceci étant, il faut impérativement modifier (ou installer) un nouveau système de dévalaison beaucoup plus performant, en lieu et place de celui utilisé actuellement, afin que les smolts le trouvent rapidement et l’empruntent d’une manière plus naturelle, moins stressante et surtout sans se blesser à la réception de leur chute. La création d’un plan incliné à faible pourcentage (genre passelis à bords adoucis) en forme d’arc de cercle et dont la sortie serait orientée vers l’aval dans une zone profonde, pourrait être une solution envisageable et efficace. A voir très rapidement…

c) Contrôle des sujets dévalant au droit de l’obstacle.

A ce nouveau moyen de dévalaison pourrait être adjoint pourquoi pas, un système de comptage vidéo, protégé et contrôlable. Car pour l’instant, sur l’une des rivières où ces grands migrateurs sont encore présents, parfois en nombre, la continuité écologique n’est pas à la hauteur des espoirs de retours significatifs des grands migrateurs au moins dans un futur proche ! Cette situation doit donc impérativement cesser !

Chaque saumon survivant, après un si long périple, est précieux pour le retour à un équilibre raisonnable de la population et la moindre perte est inadmissible. Laisser les choses en l’état est absurde et contrevient aux engagements de tous : pêcheurs, services de l’Etat, usinier, défenseurs de la biodiversité, etc.

Des sommes fort importantes sont engagées partout en France au titre de la continuité écologique, y compris pour effacer des seuils sur des zones à faible enjeu. Il est totalement invraisemblable qu’à Navarrenx, au barrage Masseys, la situation soit allée à vau-l’eau.

III – Franchissement, protection, comptage, identification et communication : cinq objectifs incontournables.

Si l’on revient à l’introduction de cette étude qui pose un principe simple :“ franchissement et comptage “ et, par conséquent le respect impératif de la loi…on se rend bien compte qu’elle est encore une fois contournée. Faut-il, pour être entendus, rappeler que cette obligation d’installer des systèmes de franchissement efficaces et contrôlables, aux seuls frais du propriétaire de l’ouvrage, a été l’objet de tractations, arrangements entre-soi, compromissions, soumis à des influences diverses, etc… surtout dans le but mercantile de produire de l’énergie électrique alors que cette obligation lui était imposée par la loi.

Rappeler aussi que les financeurs nationaux et même européens se sont appliqués à “contourner” cette loi puisque l’argent public semble avoir “coulé à flots” vers le privé (+ de 50% du financement, paraît-il) pour la construction du “nouveau“ Masseys… et un projet d’alimentation en énergie électrique “gratuite” pour tous les Navarrais, rabâche-t-on à l’envi. Il est permis d’en douter !

Franchissement.Si des travaux sont entrepris et exécutés rapidement il va de soi que cet obstacle, qui bloque chaque année un contingent important de migrateurs pendant des jours voire des semaines, fonctionnera dès lors comme prévu initialement en conformité avec les attentes de tous les défenseurs des poissons migrateurs. Un obstacle enfin devenu transparent c’est possible ! Mais il faut en avoir la volonté farouche.

Protection. – Par conséquent, nous suggérons que le site de Masseys dans son entier soit protégé sur une distance allant 500 m en amont de la nouvelle passe jusqu’au parement aval du pont de Navarrenx (linéaire, barrage et installations hydroélectriques) ceci peut être rendu possible par la prise d’un arrêté d’interdiction de pêche ad vitam aeternam, toutes espèces et moyens techniques confondus (pêche no-kill comprise). Ou l’on protège une espèce en voie de disparition, où l’on se “gave” en invoquant une économie touristique hypothétique. Intérêts personnels ou intérêt général ? Pour nous, le choix est simple et vite fait.

Comptage. – En amont de la passe, un système de comptage visuel et informatique (relevés confiés à Migradour) installé dans un local de visualisation particulièrement exigu et d’un confort plus que spartiate ne permet pas l’identification formelle des espèces transitant par l’entonnement de sortie. C’est un grave manquement à la transparence.

Identification. – Des confusions évidentes et récurrentes – particulièrement en ce qui concerne les salmonidés – faussent les statistiques sur les populations et annihilent pour l’instant tout projet cohérent de restauration des espèces sur l’axe migratoire. L’installation d’un logiciel à reconnaissance de forme ne serait pas un luxe, mais une preuve évidente de l’imperfection du système mis en place depuis la mise en service de ces relevés.

Communication. – L’omerta perdure pour la publication des chiffres des migrations en temps réel. Les problèmes liés au saumon financés par l’argent public ne sont pas, que l’on sache, classés “Secret Défense”. Ils doivent être accessibles en continu. La promesse avait pourtant été faite de transférer des images et des chiffres dans un local au droit du pont de Navarrenx. Et pourquoi pas sur Internet ? Ce qui se fait ailleurs aux yeux de tous et en toute clarté ne serait-il pas possible à Navarrenx ? Y aurait-il des choses que l’on ne doit pas voir ? That is the question ?

IV. Conclusion

Plus aucun saumon, qu’il soit juvénile ou adulte, ne doit être « exécuté » aujourd’hui sur ce site qui a provoqué pendant des siècles moults hécatombes éhontées, ainsi que de perpétuelles polémiques aussi stériles qu’inutiles. La survie des saumons et de tous les migrateurs en dépend.

Si de telles mesures sont prises, le site Masseys pourrait devenir un sanctuaire et un lieu de préservation exemplaire pour la protection des poissons migrateurs… chose qui n’existe pas à ce jour en France. Alors, Navarrenx ne serait plus perçu comme un lieu de braconnage et son image brillerait bien davantage, car les enjeux patrimoniaux sont énormes et leur accomplissement valorisant. Dès lors, la libre circulation de tous les poissons migrateurs, dans un sens comme dans l’autre correspondrait, par la force des choses, à cette exigence permanente qu’est la défense de la biodiversité.

Les responsables politiques, administratifs, associatifs et les pêcheurs eux-mêmes auront-ils, pour une fois, le courage, la volonté et l’audace de prendre leurs responsabilités et des décisions importantes pour la survie des derniers saumons du gave.

La restauration de l’espèce saumon sauvage est à ce prix !

Les saumons ne sont pas à nous, ils appartiennent à nos enfants et petits-enfants… et ils font partie de notre patrimoine commun !

Nous ne laisserons pas ces problèmes aller au fil de l’eau sans réagir !

C’est la raison pour laquelle SALMO TIERRA souhaite organiser, dans les plus brefs délais, une réunion de tous les responsables et des acteurs concernés sur les sujets évoqués ici.

                                                         Pour l’ensemble du Conseil d’administration de Salmo-Tierra

                                                   CHAVAILLON Jean-Claude – DALENS Jean-Marc – LAFITE Bernard

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(*) Cette appellation est une supercherie, l’accolement du mot dévalaison ne veut rien dire en la circonstance. Pour ceux qui pratiquent l’éthologie fondamentale en ce qui concerne le saumon à tous les stades de sa vie, c’est un non-sens. Pour la simple et unique raison que les smolts dévalent toujours jusqu’au point de blocage le plus proche de l’obstacle principal avant de chercher un passage vers l’aval. Pour preuve, à notre connaissance, il n’a jamais été constaté, filmé, photographié la moindre dévalaison de juvéniles en aucun endroit de l’usine amont, pas même dans la chambre de visualisation.